|
Finir nu comme un ver… Un temps
pourri. J'étais gâté !… Ne pas sortir me
condamnait à trouver refuge dans un monde plus grand. Dans
l'intimité, l'art est un état tout aussi irrésolu
que l'angoisse. La féerie schizophrénique en plus.
Cela ne dure pas. Les mots ne tiennent pas.
À ce propos, je me rappelle les leçons
de mon père, graphiste, publiciste, vulgarisateur et
volontiers prosélyte d'une modernité plastique :
Au début,
il y a eu l'image, m'avait-il expliqué. L'homme s'est levé
pour dessiner sur les parois de sa caverne. »
Ceci également me vient de mon père :
« Depuis le premier
roman, s'écrit le livre des morts.
La vie est une condition.
L'intelligence est un devoir de
mémoire.
Bientôt la raison aura conscience de la fin
de l'histoire.
Peter Handke est le dernier des
auteurs. »
Handke, l’homme qui a perdu son honneur en
affirmant sa non-slovénité...
Ces points de suspension ne suffisent pas à donner un sens à ce qui
précède. Des lignes, il en faudrait des milliers. Écrire est
une affaire de petites mains. Mon père me l’a répété.
Il m'a encouragé, découragé, culpabilisé.
En tout cas, il a réussi à me faire travailler avec
lui.
J'ai beaucoup appris — à couper une
phrase et y coller un mot avant de prendre ma pause…
Tout était si simple. À la fin du
xxe siècle, ma génération prend
conscience de la nature perceptive des motivations de masse. Nous
avons remis le pouvoir aux images et le monde en état de
marche. L'introspection des mythes collectifs a nourri nos rêves
individuels. Une part à consommer sur place et le reste à
emporter. Un petit tour dans la bonne direction, deux tours et plus
rien.
Tout était devenu si trouble, refoulé,
hurlant. Désolé ! En crise. Crise de civilisation,
d'identité. Un repli sur soi qui transformait le monde en une
minuscule prison cadenassée par notre obsession de
l’irresponsabilité, par la peur que la liberté n’ait
pas de sœur ou l’espoir qu’elle n’ait pas de visage.
Dans le métro, je marchais sur des idées
sans fond, des objets sans forme, des idoles sans nom. Publicité
à terre, gratuite, qui ne se paierait pas ma tête !
Comme, à les regarder, celles de ces passagers, étrangers,
individus, iconoclastes, avec qui je sortais sauf, à l'air
libre, de cette perte de contrôle des imaginations.
Avec le même
regard, une voûte souterraine se changeait en angles d'une
ville, les premières pierres d’un rêve construit sur
une pulsion créatrice née de la frustration nouvelle de
la beauté des êtres, de la férocité des
œuvres et des libertés prises par d'autres.
Merci à la
littérature. Littérature, sauvée de la
figuration par le cinéma ou la photographie — ainsi que
de l'abstraction par la peinture et le silence.
Sans idées fixes ou jardins d'enfance, je
me trouvais un jardin d'hiver. Je lus Soudain l'été
dernier tout en regardant le film. Un film dont la beauté
sauvage m'inspira une maison blanche. Une maison sur une lande. La
lande d'une île proche d'un continent. Je cherchais en vain une
dimension humaine dans une clarté balayée par de
grandes vagues d'impressions. L'île vierge devint un astre
noir. Je déchirai la page. Une autre réminiscence, un
village roman. Dévêtue par la lumière du jour et
la chaleur de l'été, une femme brune traversait la
place d'une l'église avant de disparaître dans une
fontaine sous les yeux d'un photographe assis sur un banc. J'avais un
modèle. J'imaginais la naissance d'une histoire couchée
sur du papier, avec une tête, un corps, des mains, des seins...
Je songeais même à écrire une pièce de
théâtre. Une pièce qui débuterait par un
acte salutaire. Un acte d'amour :
« L'avez-vous tuée ? »
Je m'essayais au mélange des genres. Une
façon comme une autre de tout faire, tout prendre et ne rien
perdre. Je ne sortais de chez moi que pour remplir ma vie et non pas
en changer. Encore que j'eusse aimé me travestir, oser me
promener dans les rues avec une canne, prendre mon élan rue de
Rivoli et mesurer aux Tuileries toute l'importance des lieux.
Cela se passe le long des grilles. À pied,
à cheval, en voiture, tous, inconnus ou célèbres,
ont disparu, disparaissent et disparaîtront ici, leur souvenir
sacrifié depuis des siècles à la mémoire
de ces maudites pierres.
Demain, Paris sera encore la plus belle ville du
monde, comme toutes les autres plus belles villes du monde.
|